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Politique de l’émeute

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Politique de l’émeute

Marc-André Cyr – Étudiant au doctorat en science politique, son mémoire porte sur l’histoire de la contestation sociale au Québec 11 août 2011 Europe
Les émeutes que vit présentement Londres, et qui se répandront peut-être dans les jours qui viennent au pays entier, peuvent être qualifiées, comme le fait l’anthropologue Alain Berthot, d’«émeutes de la dignité».
Photo : Agence Reuters Dylan Martinez
Les émeutes que vit présentement Londres, et qui se répandront peut-être dans les jours qui viennent au pays entier, peuvent être qualifiées, comme le fait l’anthropologue Alain Berthot, d’«émeutes de la dignité».

Force est d’admettre que nos commentateurs sont souvent bien mal outillés pour saisir le sens de l’émeute. Comment, en effet, comprendre le sens de ce qui par définition semble ne pas en avoir? Comment saisir le message transmis par des événements qui se produisent précisément lorsque les mots ne suffisent plus? Du côté des classes dirigeantes, les réponses sont le plus souvent toutes faites, et c’est sous la rubrique de l’irrationnel, de la sauvagerie et de la violence gratuite qu’on situe généralement l’émeute.Ce sens est pourtant relativement facile à déceler lorsque la distance du temps amortit l’altérité représentée par l’émeute. Le message, par exemple, des émeutes de chômeurs à la suite de la crise de 1929 n’échappe aujourd’hui à personne, pas plus que celui de l’émeute de 1955 entourant la suspension de Maurice Richard, qui s’explique par l’infériorité économique des Canadiens français. Qui pourrait maintenant nier que ces émeutiers étaient porteurs de valeurs et de revendications rationnelles?

Mais ces émeutes historiques, et c’est ce qui nous permet de les observer avec une certaine sérénité, sont le fait d’une «autre» époque. Il en va autrement de l’émeute contemporaine, qui constitue, pour sa part, une critique en actes de notre temps, de notre société et, au final, de nous-mêmes. C’est de là qu’elle tire son aspect scandaleux et c’est pour cela qu’on préfère prétendre qu’elle n’exprime rien d’autre qu’une colère aveugle ou un plaisir adolescent.

Une action rationnelle

Sans chercher dans l’émeute l’expression d’une pensée sociale et politique purgée de contradictions, il faut pourtant la saisir comme une action rationnelle, un mode d’expressivité propre aux classes populaires. Bien sûr, elle est chargée d’émotion, mais force est d’admettre que tous les actes, individuels comme collectifs, le sont à un certain degré.

Il ne s’agit pas simplement de «violence aveugle»: les cibles des émeutiers sont trop précises et symboliquement cohérentes pour n’y voir que la manifestation d’une frénésie aléatoire. Les attaques, comme le souligne Paul A. Gilje, qui a travaillé sur l’histoire des émeutes aux États-Unis, ne sont pas le fruit du hasard. Les émeutiers, contrairement à ce qu’on en dit, ne cassent pas «tout». C’est l’État et la société marchande, à travers les attaques contre les forces de l’ordre, et la marchandise, à travers le pillage et la destruction, qui sont les cibles principales des émeutiers.

Le pillage, d’ailleurs, ne peut être totalement réduit à sa dimension instrumentale ou consumériste: en banlieue de Londres comme en France, il n’est pas rare de voir ces marchandises détruites sur place, brûlées afin d’alimenter les feux ou utilisées comme matériel afin de dresser des barricades. Et contrairement à ce que laissent entendre de nombreux commentateurs, la violence envers les individus est généralement rare, mis à part lors d’émeutes ethniques et racistes qui sont généralement portées idéologiquement par l’extrême droite, comme ce fut le cas au Québec lors de la crise d’Oka, en 1990.

Émeutes de la dignité

Les émeutes que vit présentement Londres, et qui se répandront peut-être dans les jours qui viennent au pays entier, peuvent être qualifiées, comme le fait l’anthropologue Alain Berthot, d’«émeutes de la dignité».

Ces émeutes répondent à un processus logique, à un pattern. Le récit est systématiquement le même: dans un quartier pauvre à forte concentration ethnique, où les citoyens se plaignent de profilage et de stigmatisation, la police abat un jeune. L’émeute éclate généralement en quelques heures, au plus tard le lendemain, selon le temps que la rumeur prend à se répandre.

C’est à ce schéma que répondent les émeutes de Los Angeles (1992), de Cincinnati (2001), de Kabylie (2001), de Benton Harbor (2003), de l’Australie (2004-2005), de la Chine (2005), de Bruxelles (2006), de la France (presque chaque année depuis 2001) et, plus près de chez nous, de Montréal-Nord (2008). Le sens de ces émeutes est clair, limpide pour qui veut bien l’entendre. Si les jeunes doivent cyniquement vivre dans des sociétés où ils sont des citoyens de seconde zone, ils refusent toutefois de mourir en silence sous les balles de la police et de l’État.

À partir du moment où l’émeute prend son envol, elle peut durer des jours, voire des semaines, et fédérer la révolte des pauvres, des immigrants, des chômeurs, des petits salariés, etc.

En Angleterre, ce sont des compressions radicales dans les services publics (dont la fermeture de nombreuses maisons de jeunes) de même que les hausses des droits de scolarité (qui ont presque doublé) qui expliquent cette expansion de la flambée émeutière.

Tendre l’oreille à ce cri de révolte obligerait les autorités à faire un examen de conscience hors du commun, car les problèmes mis au jour par l’émeute ne sont pas bénins, mais historiques. Ce sont les formes mêmes de nos sociétés que l’émeute, par la destruction, remet en cause. Mais le changement ne semble pas être à l’ordre du jour. Quand les feux seront éteints et que les traces du combat auront disparu des rues, tout redeviendra «comme avant». Pour preuve, les autorités n’ont que le mot «riposte» à la bouche, comme si les émeutes étaient le fait d’étrangers ou d’ennemis de la nation.

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Marc-André Cyr – Étudiant au doctorat en science politique, son mémoire porte sur l’histoire de la contestation sociale au Québec